Rencontre-témoignage au Lycée agricole de Bonnefont

Mardi 21 Janvier après-midi, afin de répondre à la sollicitation de Madame Delolme, professeure dans cet établissement, quatre demandeurs d’asile du Cada, L. et P. du Congo Kinshasa ainsi que J. d’Afghanistan et B. du Pakistan se portaient volontaires pour témoigner de leurs parcours auprès des 19 jeunes (18 garçons, une fille) de la classe de 1ère agroéquipement. Deux bénévoles de la Loco les accompagnaient Vincent, qui assurait le transport, et  Geneviève.

Après le mot d’accueil, les présentations, Vincent donnait la définition de  quelques mots-clés nécessaires à la bonne compréhension, expliquait ce qu’était le CADA : lieu d’implantation, organisation matérielle et pratique (chambres, cuisines…), historique, ses missions : accueil, hébergement, domiciliation des demandeurs d’asile dans l’attente de la procédure d’asile, accompagnement dans les démarches administratives, juridiques, accompagnement sanitaire et social,  accompagnement au moment de la sortie… Ce rôle incombant aux salariés.

Ensuite, ce fut au tour de Geneviève d’évoquer la Loco. Son origine, son appellation, le nombre de bénévoles, l’investissement varié et divers de chacun : cours de français, de code de la route, randonnées, rencontres du week-end « thé-café », tandems, activités sportives, musiques, couture, cuisine, sorties, participation à des événementiels sur le territoire, théâtre…

L’accent fut mis sur le fait que le Cada et la Loco avait des missions différentes mais complémentaires.

Puis la parole fut donnée aux élèves afin que l’on puisse répondre à leurs attentes :

- Pourquoi avez-vous quitté votre pays ? Etes-vous venus avec vos familles ? Depuis combien de temps êtes-vous en France, au Cada ? Quel a été votre parcours ? Combien de temps a-t-il duré ? Est-ce que vous travaillez ?...

Aucune réponse ne sera apportée dans l’instant puisque les témoignages y répondront largement.

Alors, L… raconte :

« Mon pays, le Congo Kinshasa, est un pays riche. Il possède les mines de lithium et autres minerais nécessaires à la fabrication des smartphones, des ordinateurs, des voitures électriques… des vôtres, du mien. Mais, ce n’est pas le peuple qui profite de cette richesse. Ce sont quelques hommes véreux qui commercent avec les pays d’Europe, du monde. Ceux qui s’insurgent contre cela sont arrêtés, emprisonnés, torturés, tués… Des policiers, des soldats répriment à tout va !...Il y a eu ainsi plus de 15 millions de morts… Véritable guerre… Pourriez-vous accepter cette situation ? Moi, je n’ai pas pu ; je n’ai pas voulu être sacrifié par cette politique.

Alors, j’ai été obligé de fuir pour sauver ma vie, celle de ma famille. Oui, je suis parti loin de ma famille, de mes enfants.  Vraiment, je ne pensais pas être obligé de partir un jour. Mais la vie est sacrée, la mienne, celle de mes enfants… Alors, j’ai vendu ma maison. Il n’y avait pas assez d’argent pour partir tous ensemble. Il fallait 5 000 euros par personne… Aujourd’hui, je ne peux avoir de contact avec ma famille qu’une fois par semaine… Je suis venu en France parce que je parle français et j’ai déposé ma demande d’asile. J’attends la réponse… C’est long ! »

Et P… d’enchaîner.

« Je suis arrivé le 10 Avril 2024. J’ai quitté mon pays parce que mon père a eu des problèmes. Il travaillait avec un rwandais, on l’a soupçonné de travailler avec un rebelle. Des policiers sont venus l’arrêter. Ils l’ont frappé, ma sœur, moi aussi… J’ai été libéré, mon père est décédé ; j’ai été obligé de fuir, j’étais en danger. Je n’avais pas d’argent. Je me suis caché en province puis, je suis parti pour l’Angola. J’ai marché, marché,  traversé des rivières à pied ; c’était dangereux. Je suis arrivé à passer la frontière sans me faire prendre. A la frontière les militaires ont tiré sur nous, ont tué des personnes. Je marchais la nuit, me cachais le jour… J’ai mis un mois pour arriver à la capitale à pied. Je suis donc venu en France car je parle français. Je suis arrivé à Paris, j’ai déposé ma demande d’asile. Maintenant, je suis au Cada à Saint Beauzire. J’attends la réponse… »

L’attention des élèves est particulièrement soutenue, l’émotion palpable, le silence absolu…

Les témoignages se poursuivent avec celui de J. « Il sera court », nous dit-il « car ce serait trop douloureux ».

« Dans mon pays, je travaillais avec mon père ; nous préparions des vêtements pour l’armée. Un jour, les talibans sont arrivés. Ils nous ont interrogés une première fois  pour savoir si nous travaillions pour l’armée. Nous avons répondu, non. Ils sont revenus 17 jours plus tard et ont arrêté mon père et son frère. Je suis immédiatement parti en voiture avec le reste de la famille afin de ne pas être pris. Je roulais très vite car nous étions poursuivis, nous avons eu un accident. J’ai été blessé à une jambe, à la tête, à un bras. On m’a fait prisonnier. Quand j’étais à l’hôpital, ma mère m’a dit de me sauver, de partir car les talibans voulaient les tuer. Alors, je suis parti. J’ai traversé l’Iran, la Turquie, d’autres pays et je suis arrivé à Paris. Après Paris, Clermont-Ferrand, le Cada… j’ai mis 15 mois !... »

Aujourd’hui, j’ai mon titre de séjour. Je voudrais travailler en restauration ou en boulangerie.

Tout a été terriblement difficile…

Il est temps de faire une petite pause afin d’échanger, de partager le verre de l’amitié.

Geneviève évoque ensuite le parcours d’un africain O… dont la demande d’asile a été rejetée. Ne pouvant pas retourner dans son pays, sa vie étant menacée, il a fait le choix de rester en France et d’y vivre dans la clandestinité. Alors ce furent, dans de grandes villes, le squat, les petits boulots pour pouvoir manger, plus tard, un travail régulier, une chambre…  Mais, encore et toujours se cacher, la crainte d’être contrôlé et renvoyé dans son pays… Puis, le départ en Espagne où de nouvelles  possibilités d’obtenir un titre de séjour s’offraient à ceux qui y avaient déjà travaillé clandestinement, ce qui avait été le cas pour lui au cours de sa migration. Après une formation chez les marins-pêcheurs, il a été embauché par l’un d’entre eux avec promesse d’obtenir un contrat en CDI, contrat indispensable pour déposer la demande d’asile. Le travail est pénible, de 18h à 8h, 9h, 10 heures le lendemain, voire plus, sans pause, la plupart du temps sans boire ni manger n’étant payé que si la quantité de poissons prise est suffisante… 50 euros par ci, 100 euros par là où, RIEN… et toujours cette promesse de signer le contrat sans que cela soit effectif… Celui-ci le devint à quelques jours de la fin de saison qui s’est terminée en novembre 2024. A ce moment là, le patron lui a versé son dernier salaire à savoir 50 euros pour 2 mois de travail… Pendant toute cette période, il lui était impossible de manger à sa faim, de payer un loyer. Il manquait de tout, s’épuisait…Mais que faire ? Heureusement il a quelques amis en Auvergne ; ceux-ci se mobilisent pour l’aider à distance. Pendant cette période  O… a eu souvent envie d’en finir avec la vie, de retourner dans son pays où, il le savait pertinemment, il serait persécuté, tué…

Aujourd’hui, il a enfin régularisé sa situation, trouvé du travail dans le bâtiment, a un salaire correct, mange à sa faim, peut se soigner, se loger décemment !... Il peut également envisager de revenir en France de façon régulière, y travailler, y faire sa vie. Son vœu le plus cher !

Au terme de tous ces témoignages quelques questions sont encore posées. C’est l’occasion d’un nouvel échange entre les élèves, les personnes ayant témoignées, les professeurs, les bénévoles. Ces derniers expliquent le pourquoi de leur engagement.  Enfin, pour terminer, Vincent évoque la nouvelle loi française  sur l’immigration.

Avant de nous séparer, et pour répondre à l’invitation des élèves et de leurs professeures, rendez-vous est pris en mars afin de visiter la ferme, les ateliers, faire une partie de foot et partager le pot de l’amitié en toute convivialité.  Merci aux enseignantes, aux élèves pour leur accueil, leur écoute, leur participation. A très bientôt donc.

Cette rencontre s’est terminée sous les applaudissements chaleureux des lycéens.

Quel serait le mot de la fin ? Ce mot revient à L.
«  Nous ne venons pas prendre votre place… Nous vous demandons un sourire. Un sourire, ça fait cicatriser les blessures. »

Lundi 3 février 2025

Les plus récents