Mot d'accueil pour Festisol (original)
Bonsoir et bienvenus à cette soirée du Festival des solidarités.
Chaque année pour cette soirée, je dois écrire un texte d’accueil et j’avoue que je n’aime pas trop ça. D’abord, cet exercice répété périodiquement marque la marche des années, et d’un point de vue personnel, me rappelle que l'âge avance inexorablement (et ce n’est pas gai), mais aussi et surtout m’oblige à comparer l'état de notre monde d'une année sur l'autre, et force est de constater que, comme l'âge, ça ne s'arrange pas et c’est un euphémisme, on pourrait même dire « ça empire grave ».
Bon, l'an dernier déjà, des esprits chagrins m'ont gentiment reproché d'avoir plombé l'ambiance. Je vais donc essayer d'être plus léger.
On va prendre les bonnes nouvelles :
Nous avons en France la chance d'avoir l'homme le plus riche au monde, un certain Bernard A. Sa fortune de 179 milliards de dollars a augmenté de 17,2 milliards de dollars en 2023. Pour fêter ça, notre Président l’a élevé au rang de « Grand-Croix » de la légion d’honneur.
TotalEnergies a réalisé des bénéfices considérables en 2023, d’un montant record de 19 milliards d’euros. Au CAC 40 les dividendes atteignent un niveau record en 2023. Un montant record de 97,1 milliards d'euros a été distribué aux actionnaires. (On attend que ça ruisselle).
Autre bonne nouvelle : La liberté de la presse se porte bien en France, 9 milliardaires y possèdent plus de 80 % des médias.
À la COP28, un accord historique a été conclu sur les énergies fossiles… au pays des énergies fossiles (cherchez l’erreur). Parenthèse : le seul intérêt des COP (Conference of the parties) c’est le nombre qui suit : COP 28. Ça dit, « ça fait 28 ans qu’on ne fait rien » (et encore je ne remonte pas à la première conférence sur le climat à Genève en 1979).
Encore une bonne nouvelle : En Arctique, la fonte de la banquise va libérer l'accès à de nouvelles ressources et ouvrir de nouvelles voies maritimes. Et cœtera, etc
Bon, vous allez dire, « c’est quoi le rapport avec la Solidarité et la défense des Migrants ? »
Ben c’est assez bête en fait. C’est comme les vases communicants ou le fléau d’une balance : Quand certains s’enrichissent, d’autres s’appauvrissent, ce que s’approprient les uns, dépossèdent les autres. Le monde du capital s’enrichit au dépens du monde du travail, l’Occident au dépens du Sud global, le Productivisme au dépens de la Nature... Le gagnant-gagnant ou encore le ruissellement, c’est des contes pour les petits enfants racontés par le grand Bonimenteur.
Tout ça a déjà été dit.
Pour Karl Polanyi, entre les 2 guerres, le désencastrement de l’économie, la dérégulation mènent aux crises économiques et sociales, à la montée des régimes autoritaires puis à la guerre.
Jean Jaurès en 1895 : "Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l'orage”
Nous y sommes.
Tout ça a déjà été dit, mais on continue.
Depuis plus de 40 ans, on casse l’état social. Les leçons tirées par le CNR de la catastrophe de la 2ème guerre mondiale ont été oubliées. Feu Denis Kessler, grand philosophe du Medef, a dit : « Il s'agit de défaire méthodiquement le programme du CNR ». Tout est dit.
La mondialisation, le soi-disant libre-échange, la libre circulation des capitaux entraîne partout dans le monde guerre, pauvreté, chaos, fuite, déplacement des population et migrations.
On n’en finirait pas d’énumérer le chaos du monde.
Fuyant ce chaos, les guerres, la crise climatique, toujours plus de migrants se noient aux frontières de l’Europe.
En occident, nous assistons au mariage obscène du capitalisme et de l’extrême-droite. Le libéralisme autoritaire, la démocrature.
Tout ça a déjà été dit, et maintenant nous avons le pire
Le Royaume-Uni paye le Rwanda pour y renvoyer ses demandeurs d'asile. La loi est votée
La loi scélérate dite Darmanin sur l’immigration en France qui, entre autres ignominies, va jusqu’à remettre en cause le droit du sol.
Ce qui est terrible, c'est que certaines personnes n'apprennent rien de l'histoire. Ou plutôt ils n'en retiennent que les apparences. Ils ne voient pas que c'est la même scène qui se répète sur le théâtre du monde, car les acteurs et les décors ont changé, que même parfois les victimes du désastre précédent sont devenues les bourreaux.
Aragon écrivait en 1918 :
C'était un temps déraisonnable
On avait mis les morts à table
On faisait des châteaux de sable
On prenait les loups pour des chiens
Tout changeait de pôle et d'épaule
La pièce était-elle ou non drôle
Moi si j'y tenais mal mon rôle
C'était de n'y comprendre rien
Nous ne pouvons plus dire que nous n’y comprenons rien. Nous savons où l’égoïsme des possédants nous mène. Nous ne pouvons plus être aveugle devant cette marche délétère.
Nous devons nous battre, résister. Lutter contre le fanatisme de l’indifférence, comme a dit le pape François à Marseille.
Et c’est pas triste. La vie, l’amour, l’amitié, la joie est dans la lutte.
Bonne soirée.